Sans issue

Au cas où quelqu’un aurait encore des doutes à mon sujet, le choix de me remettre à la course à pied précisément aujourd’hui constitue LA preuve ultime que je suis une sorte d’extra-terrestre, qui ne fait jamais rien comme tout le monde.

Pourquoi un jugement aussi dur ? Parce que, dans un élan irrationnel, j’ai été prise de l’envie irrépressible de mettre le nez dehors la seule semaine dans l’année où les trottoirs sont impraticables.
Probablement une reminiscence dans mon inconscient des exploits glacés de l’ex-ultra-traileur canadien Joan Roch.
Évidemment, de nature optimiste, je pensais qu’avec la remontée des températures au-dessus du zéro fatidique, le mémorable épisode Paris-Haagen-Daz appartenait désormais au passé. Paname probablement, la banlieue nan.

Au début, tout roule nickel. On a simplement l’impression qu’une rivière à creusé tranquillement son lit dans la chaussée. L’eau ruisselle à flots. Les égouts peinent à absorber l’inondation flagrante et glougloutent allègrement. Je me prends à imaginer le collecteur en bout de chaîne qui doit actuellement offrir le spectacle un poil effrayant d’un torrent de montagne. Bienvenue dans les contes de la crypte variante urbex !

Bien sûr, m’a fallu un petit temps d’adaptation pour trouver mon rythme et caler ma respiration sur le son trip-hop planant, sélectionné sur une plate-forme de streaming comportant 3 «E». Musique minimaliste réglé à un volume minimal, histoire de s’entendre penser et mettre à profit ces précieuses minutes pour créativer.
Bientôt, au fur et à mesure que l’obscurité prend de l’ampleur, il faut choisir entre glace ou crasse, alias la gadoue latérale. Je choisis la seconde, salvatrice. En cette période olympique, j’aurais pourtant pu m’illustrer à l’épreuve de danse en patinage. La surface irrégulière de la glace m’a finalement dissuadée de commettre un triple axel périlleux, avec réception – au mieux – sur les fesses.

Mais je parle trop vite. Après le défilé sans fin des bâtiments de Orange Gardens, les choses se corsent. À croire que la municipalité a défini le périmètre d’ensa(b)lement à la seule zone économique. Et là, je ne suis plus du tout maîtresse de ma trajectoire. La malicieuse et éphémère surface m’emporte où bon lui semble. Parfois dans le décor. J’inaugure donc, en avant-première et bien malgré moi, le patin à roulette russe, dont la glissade est aléatoire et l’issue des plus incertaines.

Lien vers l’album

Pas de quoi pavoiser. Les coureurs ont beau jouer habituellement les fiers avec leur costume de super-héros (qui, en réalité, tient plutôt du pyjama), la performance relève ici du cirque et de la clownerie de haut vol. Ce qui explique peut-être pourquoi ce sentier qui tient généralement plus de l’autoroute que du paisible PR…est désert. Je veux dire : d’ordinaire, les spécimens joggeurs se déversent des plaines (pour plagier le victorieux Gaël Faye) par dizaines à l’aube, mus par une irrésistible envie de retrouver un semblant de connexion libératrice avec la nature avant d’embrayer sur le boulot, le plus souvent sans saveur. Mais là, nada, que dalle, niet, zéro. Le big bug dans le système. De quoi muscler les zygomatiques de nos amis québécois, une fois de plus.

C’est le moment d’activer la frontale. À la vision de ce qui s’annonce, j’ai presque envie de faire illico demi-tour. Le blanc est uniformément homogène, point d’ombre au tableau. Une rare et téméraire coureuse me dépasse à grandes enjambées. Bien que l’accroche soit indubitablement meilleure et ne lui confère aucune hésitation dans sa démarche, elle freine énergiquement avant la dangereuse pente, avant de revenir sur ses pas et disparaître dans la nuit comme elle était venue. Courageuse mais pas folle. Mais comment font mes amis ailés aux pieds huarachés, qui parviennent à parcourir monts & vaux / parcs & forêts sans tressaillir ? Ouate the fuck ?

Alors, il faudra attendre. Le lever du jour qui, paradoxalement, en brisant la clémence climato-nocturne, contribuera à faire fondre de sa violente lueur les dernières résistances immaculées. Dans cette guerre d’usure, ce n’est plus qu’une question de temps avant que nous, fragiles humains, puissions reprendre notre train-train bitumé et nous convaincre de notre prétendue infaillibilité.

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